Comment nourrir la planete en 2050 ?, Notre Planete Info, 17/06/08
Rene Tregouet
Au cours de la conference internationale de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), qui s’est tenue du 3 au 5 juin a Rome, les principaux dirigeants de la planete ont pris l’ampleur du nouveau defi mondial que represente la securite alimentaire qui doit simultanement faire face a une forte augmentation de la demande et des prix, aux effets du rechauffement climatique et la concurrence croissante des productions d’agrocarburants.
A l’issue de ce sommet, les pays se sont engages a lutter "par tous les moyens" contre la crise alimentaire, qui touche de plein fouet les pays les plus pauvres et provoque des emeutes en Afrique et en Asie. Les etats s’engagent egalement a reduire de moitie le nombre de personnes sous-alimentees pour 2015 au plus tard.
Environ 850 millions de personnes souffrent de malnutrition dans le monde et la crise actuelle, marquee notamment par une augmentation de 50 % du cours des cereales en 6 mois, met en danger 100 millions de personnes supplementaires. La Banque mondiale a averti que l’inflation alimentaire n’est pas un phenomene temporaire et que les cours devraient rester superieurs a ceux de 2004 jusqu’en 2015.
Selon les previsions, il sera necessaire de doubler la production agricole d’ici a 2050, au regard de la croissance demographique et de l’evolution des habitudes alimentaires. Avec l’elevation du niveau de vie, la consommation de viande augmente, et donc les besoins en cereales pour nourrir le betail egalement. Les habitants des pays en voie de developpement, qui, recemment encore, se contentaient de peu, veulent maintenant de la viande et des produits laitiers. Consequence : afin de nourrir le betail, la demande de cereales augmente de maniere considerable. Pour produire un kilo de viande, il faut 7 kilos de cereales. En 20 ans, a constate la FAO, la consommation annuelle de viande par habitant en Chine est passee de 20 kilos a 50.
Selon l’ONU, la production alimentaire doit augmenter de 50 % d’ici 2030 pour faire face a la demande, ce qui exige un effort financier de 15 a 20 milliards de dollars par an. Les emeutes contre la "vie chere" ont fait prendre conscience qu’il fallait produire plus et vite. Selon les projections 2007 du Food and Agricultural Policy Research Institute (Fapri), un centre de recherche americain, le monde aura besoin de 200 millions de tonnes de cereales supplementaires des 2015 - il en a produit 2,1 milliards en 2007.
Pour produire plus, deux leviers existent : l’augmentation des surfaces et celle des rendements. Selon la FAO, il y a 1,5 milliard de terres cultivees a l’echelle mondiale, et 4 milliards de cultivables. Avec plus ou moins de potentiel neanmoins, car celles cultivees aujourd’hui sont les meilleures et les plus accessibles.
"Il est certes possible d’augmenter le nombre de terres cultivees, mais cela se fera au detriment des forets ou des patures, des surfaces importantes pour le stockage du carbone et la biodiversite", explique Bruno Dorin, chercheur au Centre de cooperation internationale en recherche agronomique pour le developpement (Cirad).
Tout cela est donc question d’arbitrages. "Les patures servant a l’alimentation animale, ne vaut-il pas mieux laisser brouter le betail que de cultiver des cereales pour le nourrir ?", interroge l’economiste. Deux autres points font egalement question : le developpement des agrocarburants et la culture des OGM.
Le niveau eleve des prix agricoles devrait constituer l’une des principales incitations a produire davantage, estime l’institut technique Arvalis dans sa revue Perspectives agricoles. Selon la Commission, l’UE pourrait, dans les dix ans, augmenter sa production de cereales de 50 millions de tonnes (256 millions en 2007). Elle envisage d’en gagner 38 millions par une hausse de 1 % des rendements par an, le reste provenant d’hectares supplementaires. La jachere pourrait etre supprimee.
Selon l’indice FAO des prix alimentaires, la moyenne des quatre premiers mois de l’annee est superieure a 53 % a la meme periode de 2007. Cette crise touche les plus pauvres, qui consacrent la plus grande partie de leur budget a l’alimentation. Ce n’est donc plus seulement la securite alimentaire de la planete qui est en jeu, mais la paix mondiale.
Il est vrai que depuis presque un demi siecle, les pays developpes ont favorise dans le Tiers Monde les cultures de rente et d’exportation, comme le coton, au detriment d’une agriculture destinee a nourrir les populations locales.
Le President Sarkozy a eu le courage et la lucidite de denoncer, a Rome, cette « erreur strategique historique ». Son idee de creation d’un groupe d’experts sur la securite alimentaire, comme il en existe un sur le climat (le GIEC), est utile et la creation d’un tel organisme est urgente.
S’agissant des mesures a prendre pour s’attaquer reellement a ce fleau, elles sont a la fois d’ordre conjoncturelles et structurelles. La premiere urgence est de renflouer le Programme alimentaire mondial des Nations unies (PAM), dont le deficit de financement atteint 500 millions de dollars, comme le souligne la Banque mondiale qui s’engage par ailleurs a doubler le volume de son pret en Afrique subsaharienne pour accroitre la productivite. Robert Zoellick, de la Banque Mondiale, lance aussi l’idee que les fonds souverains pourraient consacrer 30 milliards de dollars, soit 1 % de leur actif de 3.000 milliards de dollars, aux investissements en Afrique.
Face a une demande alimentaire mondiale qui explose, il faut egalement rehabiliter et favoriser par tous les moyens les cultures vivrieres qui ont petit a petit cede le terrain a une agriculture non nourriciere. Cette tendance s’est etendue jusqu’en Afrique subsaharienne qui se trouve aujourd’hui contrainte d’importer des produits de base a des prix exorbitants.
Face a cette evolution, il faut egalement traiter la question cle des subventions agricoles dans les echanges mondiaux. L’OMC soutient par exemple que si la liberalisation joue contre les pays importateurs de denrees parce qu’elle entraine une hausse des prix, elle represente une chance pour les pays en voie de developpement et leurs fermiers.
Actuellement, pour un dollar de denrees qu’il produit, un agriculteur d’un des 30 pays membres de l’OCDE recoit en moyenne pres de 30 cents de subvention. Il peut ainsi vendre moins cher ses aliments tout en realisant un profit. Prive de subventions, le producteur du tiers monde ne peut concurrencer ces prix artificiellement bas, et se voit exclu du marche.
Mais la question des subventions agricoles est complexe car si la diminution de ces subventions peut ameliorer le sort de certains pays, elle risque egalement d’aggraver la situation d’autres etats, comme l’Egypte ou l’Indonesie qui sont des importateurs nets de denrees alimentaires et dont la facture agricole est actuellement allegee par les subventions des produits qu’ils importent.
Mais l’eradication de la faim dans le monde passera egalement par des modifications profondes de nos modes de vie et de nos habitudes, meme si cela represente un vrai defi social, culturel et politique. Il faut un demi hectare (5000 m2) de terre cultivable pour produire 70 kg de boeuf ou 10000 kg de pommes de terre.
Entre 30000 et 60000 litres d’eau sont necessaires pour produire 1 kg de viande de boeuf contre seulement 800 litres pour 1 kg de ble. La production de viande utilise ainsi 60 % des reserves d’eau mondiale. Le betail des pays riches mange autant de cereales que les indiens et les chinois reunis (2,5 milliards d’etres humains. Pres de 50 % de toutes les recoltes alimentaires dans le monde servent a nourrir le betail et 64 % des terres cultivables servent a la production de viande (paturages et fourrage). En terme d’impact economique et ecologique, nous devons donc nous interroger sur nos modes de vie et nos choix alimentaires qui ne seront sans doute plus supportables pour la planete dans un monde de 9 milliards d’habitants.
Nous devons aussi serieusement reevaluer l’interet d’accroitre la production mondiale des agrocarburants. Pour produire 10 % de leur consommation en 2020, les Etats-Unis devraient mobiliser 43 % de leur surface agricole et l’Europe 38 %, selon l’AIE ! Alors que les terres en jachere ne representent que 7 % de la surface agricole de l’Union.
En 2008, on estime que 15 millions d’hectares etaient utilises au niveau mondial pour la production d’agrocarburants, soit 1 % du total des terres arables. Selon les previsions de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), si les pays adoptent les politiques en cours d’examen sur la securite energetique et les emissions de CO2, alors 52,8 millions d’hectares seront necessaires a la culture d’agrocarburants, soit cette fois 3,8 % du total des terres arables. Compte tenu de la rarefaction des terres agricoles et l’augmentation de la demande agricole mondiale, une perspective est-elle vraiment souhaitable ?
On voit donc que cette question essentielle de la securite alimentaire et de l’eradication de la faim dans le monde doit etre abordee non seulement sous l’angle economique et politique mais egalement dans ses dimensions sociales et culturelles et chacun d’entre nous, par ses choix de vie personnels et ses attitudes de consommation "equitables", peut contribuer a resoudre ce redoutable probleme.
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