ANNE LAUVERGEON a gagné son pari. Reconduite à la tête d'Areva, la «madone du nucléaire», comme l'ont surnommée certains observateurs, a toujours affiché sa sérénité quant à cette perspective. Il n'empêche, les derniers mois ne l'ont pas épargnée. Du report de l'ouverture du capital aux difficultés du groupe en Chine, en passant par l'hostilité affichée de Thierry Breton, les obstacles se sont même accumulés. Sachant que Dominique de Villepin, l'un de ses soutiens affichés – lettre à l'appui –, perdait parallèlement en popularité.
Mais il en faut plus pour déstabiliser celle qui peut se targuer d'avoir porté sur les fonts baptismaux le numéro un mondial de l'atome civil. C'était à la fin de l'été 2001, Topco, le holding créé neuf mois auparavant pour chapeauter la filière nucléaire française (regroupant CEA-Industrie, Cogema et Framatome) changeait officiellement de nom pour devenir un groupe industriel à part entière.
À sa tête, Anne Lauvergeon a rapidement conquis ses galons de femme à poigne. Mais ne les avait-elle pas depuis longtemps ? À preuve, personne n'oublie de rappeler qu'elle fut sherpa de François Mitterrand à l'Élysée – en charge des sommets internationaux –, dotée d'une liberté de ton que le grand homme savait apprécier. Il fallait de toute façon beaucoup d'autorité pour fédérer deux entreprises, Cogema et Framatome, véritables frères ennemis de la filière nucléaire française.
La Bourse, toujours en ligne de mire
Une bonne connaissance aussi du monde industriel, amorcée très tôt par Anne Lauvergeon puisque cette ancienne élève de l'Ecole normale supérieure, ingénieur en chef des Mines, a commencé sa carrière chez Usinor. Avant de rejoindre le CEA, chargée d'étudier les problèmes de sûreté chimique en Europe. Chez Areva, la présidente du directoire (précédemment présidente de Cogema), a entrepris également de sillonner la planète. Outre la Chine, les Etats-Unis constituent une autre cible prioritaire. Car même s'il tarde à entrer en application, le plan Bush pour l'énergie octroie une large part au nucléaire.
Ni le volontarisme ni la personnalité d'Anne Lauvergeon ne sont passés inaperçus outre-Atlantique : à l'automne dernier, elle a reçu à New York le titre de «personnalité de l'année» décerné par la Chambre de commerce franco-américaine.
Une récompense étayée par les faits : outre le fait que le groupe emploie plusieurs milliers de salariés aux Etats-Unis – en qualité de leader du marché de la maintenance des centrales –, une société commune a été créée avec l'électricien Constellation pour lancer dans ce pays le premier parc de réacteurs de nouvelle génération EPR.
Figure reconnue à l'étranger, Anne Lauvergeon compte pourtant de nombreux détracteurs en France.
«La vieille garde du nucléaire, forcément jalouse de n'avoir jamais réussi à constituer l'ensemble qu'elle pilote aujourd'hui. Sans compter qu'elle est une femme dans un secteur, l'industrie lourde, peu suspect de féminisme», avance l'un de ses partisans.
Les choses sont plus compliquées. Quand elle tient un schéma, la présidente d'Areva ne s'en laisse pas compter. L'exemple le plus symptomatique réside sans doute dans la remise à flot d'Alstom, le groupe spécialisé dans les infrastructures de transport et d'énergie, proche alors du dépôt de bilan. Alors que le gouvernement songeait très sérieusement à adosser ce dernier à Areva, Anne Lauvergeon s'y est obstinément refusée, arguant que la reprise de la totalité d'Alstom risquait de nuire à son groupe.
À l'époque, Anne Lauvergeon rêvait encore à une introduction en Bourse à court terme. Un espoir aujourd'hui déçu mais qu'elle n'a sûrement pas totalement abandonné.
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