Lorsqu'un lecteur dit aimer Pierre Pelot, on a immédiatement envie de lui demander : lequel ? Celui qui a écrit, avec Yves Coppens, Sous le vent du monde (5 tomes, Denoël) ? Celui qui aime la SF et le polar - voir L'Eté en pente douce ("Folio") ou Le Pacte des loups (Rivages) ? Serait-ce plutôt l'auteur des quelque 1 100 pages de C'est ainsi que les hommes vivent (Denoël), où l'on est entraîné dans une folle aventure, du XVIIe au XXe siècle ? Ou bien celui qui a osé une autobiographie clandestine, en racontant dans Méchamment dimanche (éd. Héloïse d'Ormesson, Pocket, no 12921), les tribulations d'une bande d'adolescents, dans les Vosges, à la fin des années 1950 - Pierre Pelot était lui aussi adolescent à ce moment-là, et il vivait à Saint-Maurice-sur-Moselle, où il est né en 1945 et où il habite toujours.
Chacun, selon ses goûts, a le loisir de choisir parmi les nombreux livres de Pierre Pelot. Toutefois, pour apprécier sa littérature, au-delà du sujet, il faut partager une passion commune : aimer les conteurs, les raconteurs. Etre capable de retrouver ce qu'on avait naturellement dans ses lectures d'enfance, une absence de distance, une capacité à se laisser embarquer dans une histoire, et à y croire...
Pelot sait mener son lecteur sur ce chemin, il en a une certaine habitude. Mais dans cette Ombre des voyageuses, il réussit son coup comme jamais. Avec un roman d'une structure assez complexe, mais très subtilement construit pour qu'on ne s'y égare pas, où il alterne une voix féminine parlant à la première personne, le journal intime de cette narratrice, au ton différent de sa parole, et un narrateur à la troisième personne, qui observe et recadre les événements, les personnages, les situations.
"Ils m'ont appelée la Rouge Bête. Ce n'était pas méchantement." Qui a écrit cette phrase, le début d'un manuscrit trouvé par une enfant de 6 ans, Emeline, au XVIIIe siècle, dans une grande maison en Louisiane, nommée Magnolia ? Il faudra attendre la fin de l'histoire pour comprendre le lien entre la petite Emeline et "la Rouge Bête". Mais on saura très vite que la Rouge Bête se nomme Esdeline Favier, qu'elle est née à l'été de 1733, dans les Vosges, que très jeune, elle était déjà héritière de lourds secrets de famille, et que bien sûr, elle était rousse, avec tout ce que cela entraîne de méfiance, de superstition.
Esdeline gardait les chèvres, avec sa petite soeur, Apolline, qu'elle ne quittait jamais. Elle était promise à un avenir illettré et sinistre. Mais, un jour de bagarre, elle rencontre Cauvin Sauvé. Ils sont "demi-cousins", selon Cauvin. Mais ce n'est pas l'essentiel. Cauvin rêve d'un autre destin. Il sait lire, écrire, et veut conquérir le Nouveau Monde, partir pour l'Amérique. Avec Esdeline, à laquelle il apprend à lire et écrire. Après un périple à deux à travers la France, c'est finalement seule qu'elle embarque à Lorient, sous un faux nom, sur La Fortune, à destination de la Louisiane. Cauvin est censé être sur un autre bateau.
Là, Pelot fait donner à plein sa passion pour la navigation d'autrefois, pour les histoires de forbans et de pirates. Maladies, morts, équipage décimé, changement de capitaine, attaque par un bateau ennemi, voies d'eau dans la coque, naufragés et rescapés... tout y est, tout en couleur, on se sent presque un passager de ce bateau bien mal nommé, où règne plutôt l'infortune. Esdeline, qui finit par révéler son vrai nom, demande du papier à celui qu'on appelle l'écrivain du bord, Johan Forestier - ne pas oublier ce nom, il est important pour la suite des événements - et rédige son journal, dont une partie sera perdue. On suit ainsi plusieurs mois de cette année 1751, et les pensées de cette jeune femme décidée, obstinée, libre, rebelle.
Pourquoi Esdeline, qui a finalement atteint la Louisiane, et qui, après bien des aventures, est demandée en mariage par Forestier - il veut acheter une propriété, Magnolia, et y vivre avec elle - revient-elle en France, à la fin de 1765, sur La Belle-Métisse et se rend-elle dans les Vosges ? N'a-t-elle pas perdu l'espoir de retrouver la trace de Cauvin Sauvé ? Veut-elle revoir sa petite soeur, qu'elle avait abandonnée pour suivre Cauvin ? Apolline est-elle vraiment sa soeur ? Les secrets sont encore plus lourds qu'on ne l'imaginait. Et Cauvin Sauvé est bien vivant, mais n'a jamais quitté la France, il s'est simplement débarrassé d'Esdeline avant de revenir dans les Vosges. Comment pourrait-elle ne pas se venger de lui ?
L'OMBRE DES VOYAGEUSES de Pierre Pelot. Ed. Héloïse d'Ormesson, 464 p., 23 €.
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