STRESS : La prise en charge doit être autant médicale que sociale selon le neuropsychiatre Michel Le Moal
LE MONDE | 23.01.10
"Le stress n'épargne aucun système biologique"
Le
mot stress appartient au langage commun. La sphère sociale s'intéresse
désormais à ce concept né dans la littérature scientifique des années
1930. Membre de l'Académie des sciences, professeur de neurosciences à
l'université Bordeaux-II (Neurocentre Magendie), Michel Le Moal a tenu, à l'Institut de France, une conférence sur le stress dans le cadre du cycle "Les défis du XXIe siècle" organisé par l'Académie des sciences.
Le stress est-il une notion d'apparition récente ?
Michel Le Moal : Walter Cannon,
physiologiste d'Harvard, a le premier utilisé le mot stress en 1935. Il
distinguait le stress, défini comme une force qui s'exerce sur un
sujet, des effets qu'il produit, en anglais "strain". Mais c'est Hans Selye, un médecin enseignant en biochimie à l'université McGill de Montréal, qui a popularisé le terme en 1936, utilisé, non pour décrire les forces qui s'exercent sur un sujet, mais les effets qu'elles entraînent.
Des
expérimentations animales ont révélé que, quelles que soient les
violences exercées sur un organisme, elles provoquaient des réactions
similaires : ulcères de l'estomac, affaiblissement du système immunitaire, décharge de cortisone.
Le glissement sémantique opéré entre les deux chercheurs a créé une
confusion entre causes et effets du stress. Il faut distinguer les
stresseurs (les événements qui agressent) du stress (les réactions psychobiologiques qui en découlent).
Existe-t-il un bon et un mauvais stress ?
Bien
sûr. Le stress, c'est la vie, le moteur de nos pensées et actions. Nous
sommes sollicités du matin au soir et les systèmes neuroendocriniens
nous aident à faire face. Les contraintes de tous ordres,
l'incertitude, la nouveauté, l'imprévisibilité ou les conflits sont
physiologiquement et cognitivement gérés pour déboucher sur des
solutions et un retour à l'équilibre.
Mais
si les stresseurs perdurent ou sont trop violents, ils peuvent
occasionner des menaces ingérables, des douleurs subjectives, voire des
humiliations. Les systèmes biologiques sont en état d'activation élevée
et permanente. Certains individus trouveront les ressources pour
évaluer et faire face, d'autres vont entrer dans un stress chronique
avec des transformations biologiques durables.
Tous les systèmes biologiques sont touchés : nerveux, cardio-vasculaire, gastro-intestinal, musculo-squelettique, immunologique, respiratoire, dermatologique... Des dépressions peuvent apparaître. Certaines personnes adoptent l'automédication (alcool, drogue ou cigarette) ou manifestent une perte d'autorégulation par de la violence contre eux-mêmes ou les autres.
Peut-on guérir du stress chronique ?
Il
faudrait d'abord gérer les causes, l'origine des stresseurs.
L'organisme, et notamment le système nerveux, a des capacités de
récupération fantastiques. Jusqu'à un certain stade, une récupération
est possible par des moyens extérieurs : médicaments en cas
d'hypertension, régime en cas d'obésité et aussi certaines formes de
psychothérapies. Au-delà, ces moyens deviennent insuffisants.
Tout le monde est-il égal devant le stress ?
Non.
Nombre de données scientifiques prouvent que les individus, selon leurs
potentialités génétiques, leur histoire et les actions de
l'environnement sont, en termes de capacités adaptatives, plus ou moins
bien dotés. Cette vulnérabilité s'acquiert toute la vie, notamment lors
du développement périnatal. Les enfants maltraités sont plus
vulnérables aux effets ultérieurs du stress. En 2009, des études ont
montré que les populations à niveau socio-économique bas ou incertain
des pays développés y étaient plus vulnérables.
Les gens sont plus stressés aujourd'hui qu'autrefois ?
Il semble que certaines pathologies liées au stress soient plus fréquentes aujourd'hui :
l'obésité, les douleurs chroniques, les fatigues, les troubles du
sommeil, les pathologies liées aux addictions, les dépressions et certains aspects de la psychopathologie infantile.
Pourtant, je ne vois pas de preuves permettant de dire que les
événements de la vie, les stresseurs, sont plus abondants ou violents
aujourd'hui que lors des décennies précédentes. Le XXe siècle restera
dans l'histoire de l'humanité comme l'un des plus horribles en ce sens.
Il
est toutefois probable que les rapports des individus à la société
aient changé. Ils sont plus conflictuels, source d'humiliations,
d'échecs, d'exclusions.
Le
citoyen actuel – qui a gagné en autonomie – a perdu les supports
familiaux, sociaux, affectifs et religieux qui l'aidaient à amortir son
stress. Seul face aux événements, son corps va lui révéler son malaise.
Dans nos sociétés occidentales, les agressions sont moins de nature physique que psychique.
Elles touchent plus à la subjectivité des individus. Le stress provient
désormais davantage d'une dysharmonie entre la personnalité du sujet,
l'idée qu'il a de lui-même et les possibilités que lui offre la
société. On emploie désormais le terme de risques psychosociaux.
Le stress est-il d'origine sociale ?
Il
y a une quinzaine d'années, dans un souci de neutralité, j'avais nommé
ces pathologies modernes liées au stress, troubles biocomportementaux.
Depuis, les Américains, au plus haut niveau, parlent de "pathologies sociales chroniques",
lesquelles pèsent de plus en plus sur les systèmes de santé. Je me
demande si le mot stress et tous les processus délétères qui y sont
attachés ne seront pas remplacés par cette nouvelle dénomination. Les
pathologies sociales chroniques obligent à la convergence des sciences
biologiques, sociales et médicales. Un nouveau paradigme émerge.
Propos recueillis par Martine Laronche
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